Le Néolithique, pont entre deux mondes (2)

Du PPNC au Chalcolithique

En ses débuts, l’introduction assez tardive de la notion de paternité n’aura pas vraiment affecté les normes égalitaires traditionnelles. Les conclusions qu’archéologues et autres chercheurs tirent des fouilles effectuées dans cette région ne laissent nulle part transparaître qu’une quelconque forme de différenciation sociale ait existé. Pendant les quelque quatre mille ans que dure le Néolithique au Moyen-Orient, aucune hiérarchie n’est décelable, que ce soit dans les pratiques funéraires ou dans la distribution architecturale. Et même vers la fin de cette période, lorsque les conditions se dégradent, les sceaux qui apparaissent en divers endroits indiquent qu’une différenciation dans la distribution de la propriété s’effectue, signe qui pourrait être avant-coureur des structures qui se mettront en place avec les chefferies, mais qui ne veut pour autant pas dire que les normes égalitaires aient été abandonnées. Les professeurs Duistermaat et Akkermans remarquent qu’aucun signe de différenciation – en dehors de celui que marquent les sceaux – n’apparaît et soulignent que l’apparition des sceaux n’est pas en soi incompatible avec une (re)distribution égalitaire de la production.

De fait, ce qui dans le futur sera caractéristique d’une société hiérarchisée – architecture monumentale, grands travaux, castes, richesse de certaines tombes – est encore absent du paysage néolithique lorsque celui-ci s’achève. Même dans un site comme Çatalhöyük, habité pendant la deuxième moitié du PPNB et au PPNC, avec sa riche panoplie d’objets et de représentations et son organisation urbaine différente, il n’a été trouvé aucune évidence qu’il y ait eu des édifices publics, des centres de cérémonies ou de production spécialisés, ou encore des cimetières qui indiqueraient l’existence d’une différenciation sociale quelconque [Hodder, 2005]. De son côté, Akkermans [2004] ne décèle encore aucune trace d’irrigation au VIIe millénaire, ce qui, selon certains spécialistes, pourrait être à l’origine de la révolution urbaine, quelques millénaires plus tard. C’est pourtant vers la fin du VIIe millénaire que les sites qui ont été occupés de manière continue depuis des siècles, et parfois des millénaires, commencent à être abandonnés. Il semblerait que l’agriculture intensive que ces communautés ont pratiquée aura, au fil des millénaires, érodé et épuisé les sols, obligeant ces populations à rééquilibrer leur économie, ce qui donnera naissance au pastoralisme [Le Dosseur, 2003].

Cet abandon ne se limite pas à quelques sites. De manière très dramatique, Steven Mithen [2004] raconte qu’à la fin du PPNB, tous les arbres autour du site d’Ain Ghazal avaient été décimés, ses habitants devant se déplacer chaque année de plus en plus loin pour pouvoir planter leurs semences et nourrir leurs bêtes. La mortalité infantile, déjà élevée, avait atteint des proportions alarmantes. Les populations de nombreux villages furent ainsi obligées de quitter leurs terres et de se fixer ailleurs, alors que d’autres retournèrent au nomadisme. Cette description s’applique à tous les sites de la vallée du Jourdain et bien au-delà encore. C’est à cette époque aussi que le site de Çatalhöyük disparaît. Dans la vallée de Balikh (Syrie), au moins 10 sites occupés de manière continue pendant plusieurs siècles disparaissent entre 6.300 et 6.200 [Akkermans, 2004].

D’autres changements notables font surface pendant cette période. Dans leur étude sur le rapport entre économie et religion au Néolithique, Jill Fuller et Burke Grandjean répartissent les sites autour de la date charnière de 6300 et montrent que dans 40 % des sites étudiés des objets utilitaires sont ajoutés lors des enterrements après cette date alors que seulement 10 % des sites le font avant cette date. En revanche, le nombre d’objets décoratifs funéraires, lui, décroît après cette date charnière [Fuller & Grandjean 2001]. De plus, le nombre de figurines animales décroît après 6.300 alors que celui représentant des humains passe de 60 % à 80 %. C’est aussi à partir de 6.300 que les crânes modelés disparaissent à Ain Ghazal.

Tous ces éléments indiquent qu’à la fin du VIIe millénaire, des changements profonds prennent place qui vont faire disparaître tout ce qui a pu caractériser le Néolithique. Il est intéressant de constater que, comme lors du Dryas récent, le retour à un mode de vie (semi-)nomade entraîne avec lui le retour des pratiques datant du nomadisme et voit parallèlement certaines traditions millénaires attachées au sédentarisme être abandonnées. Devons-nous ainsi penser que, pendant toute cette période, les normes du nomadisme sont restées sous-jacentes, jamais totalement effacées ? Cette idée peut sembler extrêmement improbable si l’on considère l’énorme laps de temps qui s’est écoulé : comment des populations sans écriture auraient-elles pu garder vivantes des traditions si lointaines pendant les milliers d’années que dure la sédentarisation ?
Cela n’est pourtant pas si improbable si nous considérons le fait que, dans les régions offrant une nourriture sauvage suffisante, des hordes nomades de chasseurs-cueilleurs ont sans doute longtemps subsisté aux côtés des populations sédentarisées, conservant vivant ce mode de vie importé du Paléolithique. De plus, à l’intérieur des communautés sédentarisées, les hommes n’ont que peu participé à la sédentarisation, ce mode de vie n’offrant que peu de débouchés aux valeurs leur étant chères. A travers leur activité principale, la chasse, ils ont su conserver les usages du nomadisme, se les transmettant de génération en génération. Ce n’est qu’avec la dégradation de l’environnement conjuguée à l’apparition d’un climat moins stable que les hommes finiront par s’intégrer pleinement à l’économie communautaire avec l’introduction du pastoralisme d’une part et la domestication des bovins de l’autre.

L’appauvrissement des sols et leur érosion ne se feront pas du jour au lendemain et les populations compenseront les carences de l’agriculture, dès que celles-ci se feront ressentir, avec le pastoralisme. Cette nécessité économique, combinée à la déplétion de la faune sauvage, fera que la chasse disparaîtra des menus et des activités journalières masculines.
L’implémentation de cette dualité économique – agriculture et pastoralisme – aura pour conséquence qu’une partie de la population vivra de manière sédentaire alors que l’autre, emmenant les bêtes en transhumance, reprendra le chemin du nomadisme . Avec la résurgence du mode de vie nomade réapparaissent aussi les constructions rondes dans le paysage architectural du PPNB tardif et du PPNC.
Finalement, c’est vers 6.000 que se fait la domestication du taureau. Ceci aura d’importantes répercussions sur plusieurs facettes de la vie des humains. Répercussions économiques tout d’abord puisque l’introduction des animaux de traits et de la charrue, inventée peu après, met fin au modèle économique ancestral en faisant venir les hommes aux champs, ces travaux étant devenus trop lourds pour les femmes qui jusque-là avaient été en charge du domaine agricole. Alors que le pouvoir économique des hommes augmente, celui des femmes [Lee, 1979] entame une très longue période de déclin.
Répercussions aussi sur les croyances, puisque c’est à cette époque que les derniers bastions du chamanisme s’effondrent. D’une part, la domestication du taureau fait disparaitre le dernier symbole du monde animal sur lequel le chamanisme s’appuyait [Lewis-Williams, 2004]. D’autre part, la découverte de la fonction procréatrice de l’homme, qui se diffuse dans le courant du VIIe millénaire, n’a pas seulement pour effet de renforcer les liens de la filiation, et d’intégrer par les liens du sang les morts au monde des vivants (naissance du culte des ancêtres), mais enlève en même temps aux esprits le rôle primordial qu’ils avaient joué jusque-là. La disparition de ces éléments clés sur lesquels reposent les croyances de ces populations se conjuguera aux bouleversements profonds qui surviennent pendant cette période et va porter un coup définitif à un univers millénaire qui se désagrège.

Dans ce contexte extrêmement instable, les populations vont élaborer de nouvelles structures et une nouvelle organisation politique et sociale va naître, caractérisée par un pouvoir centralisé et hiérarchisé. Cette nouvelle structure, la chefferie, sonne définitivement le glas des valeurs égalitaires ancestrales, puisqu’elle va détrôner l’organisation tribale en vigueur. Et tout comme de nouvelles structures politiques et sociales naissent des cendres du système en ruine, un nouveau système de croyances va se développer des décombres du précédent qui verra le prêtre remplacer le chamane et les esprits se transformer en divinités.

En résumé, cette période de transition va voir toutes les valeurs qui soutenaient le mode de vie des communautés du Néolithique s’effondrer. C’est d’abord l’éclatement des structures communautaires avec l’abandon – partiel ou complet – des sites habités. En ces moments de crise, le pouvoir des chefs va être rudement mis à l’épreuve, et celui des chamanes va tout bonnement s’évaporer. A cet état de complet désarroi viennent s’ajouter des conditions climatiques qui, stables jusqu’au début du VIIe millénaire, se détériorent sérieusement : des « déluges » et autres calamités comme l’inondation du golfe Arabo-persique ou la rupture de l’Hellespont (vers 5.500) déferlent sur la région. Le dernier déluge, vers 3.500, inondera les plaines du Tigre et de l’Euphrate et aura profondément marqué la mémoire collective, puisqu’on le retrouve mentionné dans toutes les mythologies du Moyen-Orient.

Références
AKKERMANS P.M.M.G. (2004) : Het einde van de oude wereld en het begin van de nieuwe tijd. Verandering in Syrië en de Levant in het late Neolithicum. Rede uitgesproken door Prof. dr. P.M.M.G. Akkermans bij het aanvaarden van het ambt van bijzonder hoogleraar in de prehistorie van West-Azië, in het bijzonder de periode tot ca. 4000 v. Chr., aan de Universiteit Leiden, vanwege de Stichting Rijksmuseum van Oudheden, op vrijdag 17 december 2004
FULLER J.E. & GRANDJEAN B.D. (2001) : Economy and Religion in the Neolithic Revolution: Material Surplus and the Proto-Religious Ethic. Cross-Cultural Research 35; 370
HODDER Ian (2005) : Violence and transcendence in the emergence of civilization. Çatalhöyük as a case study. Poznan, Adam Mickiewicz University
LE DOSSEUR Gaëlle (2003) : Les objets en matière osseuse au Levant sud du treizième au quatrième millénaire. Bulletin du Centre de recherche français de Jérusalem, 12, 23-46
LEE Gary (1979): Marital Structure and Economic Systems. Journal of Marriage and the Family, Vol. 41, No. 4, 701-713
LEWIS-WILLIAMS David (2004) : Constructing a cosmos. Architecture, power and domestication at Çatalhöyük. Journal of Social Archaeology 4; 28-59
MITHEN Steven (2004) : After The Ice. A Global Human History. London, Phoenix, (2003)

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