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Le Néolithique, pont entre deux mondes (1)

Le Néolithique au Moyen-Orient voit un monde nouveau s’établir grâce à la sédentarisation et à l’introduction d’une économie de production qui provoquent une croissance démographique sans précédant. Ces développements se feront de manière très progressive, une révolution graduelle, sans moment culminant, sans point de non-retour. Les événements qui en jalonnent l’histoire s’ancreront dans l’héritage culturel et social de ces populations. Elles conserveront encore longtemps l’organisation communautaire qui régnait du temps du nomadisme, ainsi qu’une vision holistique de l’univers qui leur permettra d’intégrer sans trop d’à-coups les transformations qu’elles subiront. Car malgré les mutations profondes qui prennent place, il est difficile de déceler autre chose que de la stabilité d’une part, observable dans ce que les fouilles ont pu laisser percer des modes de vie de cette période, et de la continuité avec la période précédente d’autre part.

Il est vrai, les données qui sont parvenues jusqu’à nous ne font apparaître que quelques grandes lignes directrices qui laissent de très nombreuses zones d’ombres encore à découvrir. Les normes architecturales, les pratiques funéraires, ainsi que la répartition géographique des établissements du Néolithique révèlent pourtant l’image d’une période stable et homogène, due en fait à la stabilité du climat qui domine sur le Croissant Fertile depuis la fin du Dryas récent (9.600). Ce climat méditerranéen, caractérisé par des hivers doux et humides et des étés longs, chauds et secs, permet aux plantes capables de survivre à la saison sèche de croître rapidement au retour de la saison humide [Diamond, 1997]. Cette période d’« optimum climatique » qui dure plus de 3.000 ans [Perrot, 2003], va permettre à ces populations de lentement intégrer les nouveaux développements à leur mode de vie et à leurs croyances.

Organisation sociale durant le Néolithique

Cela n’est nulle part moins visible que dans l’architecture. Il est fort probable que les techniques et matériaux nécessaires à la construction d’angles droits sont à l’origine de l’apparition des édifices rectangulaires, puis des étages. Ces techniques permettent aussi une subdivision de l’espace intérieur qui n’était pas possible avec l’architecture circulaire. Pourtant, certaines communautés n’emploieront cette technique que bien longtemps après l’avoir acquise . De plus, le fait que certaines communautés retournent à une architecture circulaire après avoir pratiqué l’architecture rectangulaire pendant de nombreux siècles, indique que les tendances architecturales ne sont pas uniquement dictées par les développements technologiques.
Résumons ici les grandes lignes de ces tendances :
– Les maisons rondes en fosse dominent nos premiers pas architecturaux. Cette architecture circulaire met en scène les structures sociales héritées du Paléolithique et fait transparaître l’égalitarisme et la communauté des biens qui prévalait dans le mode de vie nomade. Elle ne s’apprête pas à une subdivision de l’espace, et ne soutient d’aucune façon l’idée d’une privatisation de l’espace
– Avec l’introduction de nouvelles techniques de construction, mais surtout sous la pression que la croissance démographique exerce sur l’organisation sociale, les habitations rondes disparaissent pour faire place à des constructions rectangulaires dans lesquelles on peut lire les premiers témoins d’une certaine privatisation de l’espace
– La taille de ces habitations s’agrandit vers la fin du Néolithique, indiquant un changement dans la structure sociale
– L’architecture monumentale ne semble pas appartenir au paysage architectural néolithique

Dans sa rétrospective sur l’habitat au Moyen-Orient et en Amérique centrale, Kent Flannery [2002] distingue deux sortes d’organisations sociales : celles utilisant les petites huttes circulaires et partageant leur production et celles agencées autour de constructions rectangulaires, possédant des pièces d’entreposage privées. Les huttes circulaires se retrouvent uniquement lors des premières formes d’établissements alors que les constructions rectangulaires vont former de véritables villages et servent de base aux développements urbains ultérieurs. Pourtant, l’apparition d’une certaine privatisation de l’espace et/ou de la production n’entraîne pas obligatoirement une hiérarchisation de la société. Les études de Duistermaat et Akkermans sur l’utilisation des sceaux dans le site de Tell Sabi Abyad (Syrie) occupé entre 5.700 et 5.000 montrent comment les sceaux servaient à indiquer la propriété. L’empreinte d’un sceau sur l’argile fermant un sac ou une outre était un document officiel qui servait à en identifier le propriétaire quand celui-ci quittait le village plusieurs mois pour mener le bétail en transhumance. Ils notent l’absence de tout indice de hiérarchie dans ces villages et parlent d’un stade très modeste de différenciation sociale à l’intérieur de la communauté [Akkermans, 2004 ; Duistermaat & Akkermans, 1996].
La taille réduite des habitations du début du Néolithique, quelle que soit leur forme, a poussé certains chercheurs [Flannery, 2002 ; Rollefson & Kafafi, 1999] à conclure que les communautés de cette période se sont organisées autour de la famille nucléaire, et que ce sont des familles étendues qui occuperont plus tard les constructions plus grandes qui apparaissent à la fin du PPNB. Flannery [2002] tire des conclusions identiques des fouilles d’Hassuna (Irak), un site plus tardif (5.500-5.100) où les premiers niveaux d’habitation se composent de maisons de trois à cinq pièces, deux à trois de ces maisons s’ouvrant sur un patio intérieur, alors que les niveaux plus tardifs voient apparaître des habitations de quinze à vingt pièces s’ouvrant sur des patios intérieurs.
Nous avons vu cependant à quel point cette architecture du début du Néolithique est peu adaptée à la famille nucléaire. Nous avons aussi montré que la structure économique égalitaire de l’époque ne soutient pas une telle organisation sociale : « Dans certains systèmes de subsistance, la famille nucléaire ne représente tout simplement pas une unité viable » [Flannery, 2002, 424]. D’autant plus que ces populations utilisent la même organisation sociale pendant les premiers temps de la sédentarisation que celles qui était en vigueur auparavant, les modes de vie ne changeant que de manière très progressive entre le Paléolithique et le PPNA. Cette organisation sociale a été décrite comme « des agrégations temporaires et fragiles d’individus » [Wilk & Rathje, 1982, 618 (tda)], ce qui soutient l’idée de relations de promiscuité à l’intérieur de ces groupements ayant, comme unique ligne conductrice la relation à la mère. Ces auteurs continuent : « Dans les chefferies et les sociétés tribales, l’unité démographique domestique sera la plupart du temps la famille étendue, plus permanente » [ibid.].
Cela signifie-t-il que l’organisation sociale des premières communautés aura présenté la même instabilité que celles des hordes nomades du Paléolithique ?
Comme le relève Jared Diamond, il est fort probable que la croissance démographique associée à la sédentarisation a en fait débuté avant celle-ci, alors que les conditions climatiques de la fin du Paléolithique s’améliorent et que la nourriture se fait plus abondante [Diamond, 1999]. Cela permettra à ces communautés de croître, soit de manière interne – en retirant, par exemple, les freins démographiques qu’elles ont mis en place (prolongation de l’allaitement, abstinence sexuelle, avortement, infanticide) – soit de manière externe – en autorisant des étrangers à joindre la communauté. Cette croissance de la population les aura obligées à revoir des structures sociales devenues inadaptées à gérer un groupe plus important.
Il est ainsi fort probable que lorsque les communautés du Moyen-Orient se sédentarisent, nombre d’entre elles sont déjà organisées en tribus, notamment celles qui ont subi une croissance démographique importante, alors que d’autres dont la croissance démographique est restée restreinte auront pu conserver une organisation sociale plus traditionnelle.

Organisation tribale et filiation

La taille et le contexte historique de ces communautés détermineront l’organisation de ces premiers établissements. Peu à peu, la croissance démographique d’une part et les contacts avec d’autres villages amèneront une certaine uniformité à cette organisation.
L’organisation en tribus permet à ces communautés de conserver l’organisation sociale égalitaire qui leur sert de base et de se segmenter en lignées axées autour des principes de filiation en vigueur, ce qui leur permet d’absorber la croissance démographique qui va de pair avec la sédentarisation, puisque ces communautés peuvent maintenant compter dix, vingt et même cent fois plus de membres que les hordes nomades d’antan.
Une telle organisation sociale permet donc de conserver la structure égalitaire qui détermine le cadre des rapports économiques comme sociaux et dans laquelle la fonction de chef et/ou celle de chamane possède un pouvoir relativement faible et éphémère puisque cette position doit être acquise et défendue [Diamond, 1999 ; Flannery, 1972]. Par contre, chaque individu possède une place bien définie à l’intérieur de sa lignée et l’identité de groupe domine toute l’activité de ces communautés [Asouti, 2006] : tout le monde connaît tout le monde parce que chacun est connecté d’une manière ou d’une autre aux autres .
Un autre point très important que j’ai relevé plus haut, l’organisation tribale, de par sa segmentation, autorise le découplage femmes sédentarisées/hommes nomades qui va caractériser les premiers millénaires du Néolithique.
Il reste à définir la manière dont l’organisation sociale telle qu’elle a été décrite ci-dessus peut s’adapter aux données architecturales de cette période, qui, rappelons-le, comportent trois agencements différents : la petite construction ronde, la petite construction rectangulaire avec cloisonnement, et la grande construction rectangulaire cloisonnée. En ce qui concerne les deux premiers types de construction, tous deux peuvent héberger 2 à 3 personnes . Ce qui caractérise et différencie réellement la seconde de la première est l’introduction de pièces dans lesquelles des grains sont entreposés. Cette deuxième structure ne semble pas avoir été la conséquence d’un réaménagement de l’organisation sociale, mais plutôt celle d’un remaniement économique .
Jusqu’à l’introduction de plus grandes surfaces habitables, la distribution de la population dans les habitations reste, semble-t-il, déterminée par les normes traditionnelles, sans s’appuyer sur une structure familiale réelle. Parallèlement, la famille affiliée matrilinéaire simple (ou famille de type cognatique) sert de base à l’organisation culturelle et sociale de ces communautés.
C’est l’extension de cette structure familiale qui fera naitre le troisième type de construction lorsque la famille affiliée étendue fait son apparition , formant des unités domestiques comprenant 15 à 20 personnes, et parfois plus [Flannery, 2002 ; Wilke & Rathje, 1982].
C’est à cette même époque que l’introduction de la notion de paternité s’effectue, et avec l’introduction du père, la notion de filiation prend un nouvel essor. Pourtant, à ses débuts, le passage d’une organisation sociale basée sur la filiation matrilinéaire à celle basée sur la filiation patrilinéaire ne change pas grand-chose aux structures communautaires proprement dites : alors que la famille affiliée matrilinéaire (cognatique) sert, dans la plupart des cas , de structure de base, la famille affiliée patrilinéaire (agnatique), introduite plus tard, finit par prévaloir et par s’imposer définitivement lorsque les transformations profondes qui débutent à la fin du Néolithique obligent les communautés à s’organiser autour de nouvelles structures sociales, les chefferies.

Références
AKKERMANS P.M.M.G. (2004) : Het einde van de oude wereld en het begin van de nieuwe tijd. Verandering in Syrië en de Levant in het late Neolithicum. Rede uitgesproken door Prof. dr. P.M.M.G. Akkermans bij het aanvaarden van het ambt van bijzonder hoogleraar in de prehistorie van West-Azië, in het bijzonder de periode tot ca. 4000 v. Chr., aan de Universiteit Leiden, vanwege de Stichting Rijksmuseum van Oudheden, op vrijdag 17 december 2004
ASOUTI Eleni (2006) : Beyond the Pre-Pottery Neolithic B interaction sphere. Journal of World Prehistory 20, 87–126
DIAMOND Jared (1999) : Guns, Germs, and Steel. The Fates of Human Societies. New York, Norton (1997)
DUISTERMAAT K. & AKKERMANS P.M.M.G. (1996) : Of storage and nomads. The sealings from Late Neolithic, Sabi Abyad, Syria. Paléorient, Volume 22, Numéro 2, 17–44
FLANNERY Kent V. (2002) : The Origins of the Village Revisited: From Nuclear to Extended Households. American Antiquity, Vol. 67, No. 3
PERROT Jean (2003) : Aux origines de la civilisation orientale. Bulletin du Centre de recherche français de Jérusalem, 12
ROLLEFSON G. & KAFAFI Z. (1999) : The Town of ‘Ain Ghazal; in ‘Ain Ghazal Excavation Reports. Symbols at ‘Ain Ghazal, Volume 1 published under the direction of Gary O. Rollefson and Zeidan Kafafi. Denise Schmandt-Besserat, Editor (1997-1999) http://menic.utexas.edu/ghazal/intro/int.html
WILK Richard R. & RATHJE William L. (1982) : Household Archaeology. American Behavioral Scientist, 25, 617-639

 

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