La sédentarisation

C’est à partir de la dernière période de déglaciation, il y a environ 13.000 ans, que les humains abandonnent peu à peu leur mode de vie nomade de chasseurs-cueilleurs et commencent à se sédentariser. Cette sédentarisation sera un long, et même dans certaines régions du globe un très long processus, qui ne sera en aucune manière uniforme et sera très différemment vécu d’un peuple à l’autre. Certains peuples vivant dans des régions peu propices à la production de nourriture garderont leur mode de vie nomade jusqu’à aujourd’hui [Diamond, 1999 ; Haviland, 1991]. D’autres commenceront par se sédentariser pour retourner par la suite au nomadisme, lorsque les conditions deviendront moins favorables.
Certaines populations se sédentariseront et développeront de manière indépendante une production de nourriture contrôlée, comme les fouilles d’Ain Mallaha (Palestine) l’ont montré [Perrot, 2003], alors que d’autres attendront que les technologies nécessaires à la production de nourriture leur soient révélées avant de se sédentariser.

Naturellement, les facteurs climatiques et géographiques joueront un rôle important, puisqu’ils rendront certaines terres plus fertiles que d’autres, certaines régions plus habitables que d’autres. Dans certains cas, la rareté de la nourriture à l’état sauvage accélérera le développement d’une production alimentaire autonome. Dans d’autres cas, l’opposé se produira : une terre riche en plantes sauvages facilitera la sédentarisation, mais retardera le passage à une production alimentaire contrôlée.
Autre possibilité, la croissance démographique aura obligé certaines communautés à augmenter les capacités nutritionnelles que leur offrait leur environnement et aura motivé le développement d’une production alimentaire plus conséquente.
Il n’y aura pas de règle générale pouvant s’appliquer à toutes les communautés et ce qui pour l’une précédera, suivra pour l’autre. Et bien qu’on ne puisse pas généraliser la supposition qu’une explosion démographique ait entraîné la nécessité d’une production de nourriture plus importante, la proposition inverse, elle, a été tout à fait établie : dans toutes les communautés, l’accroissement des possibilités nutritionnelles provoque une explosion démographique. Occupant une superficie moyenne de 100 à 150 m2 au début de leur sédentarisation, ces populations vont s’étendre et établir des hameaux de 2.000 à 3.000 m2, puis de grands villages de 2,5 à 3 hectares [Byrnes, 2005 ; Kuijt, 2001]. Cela aura des répercussions importantes sur l’environnement et va transformer fondamentalement l’équilibre naturel qui prévalait jusqu’alors.
Finalement, selon certains auteurs, la détérioration des conditions économiques pendant la dernière phase du Paléolithique aurait obligé certains peuples à transformer leurs économies afin de pouvoir survivre. Ce serait donc pour échapper à la sauvagerie que certaines communautés auront inventé l’agriculture. Cette hypothèse, comme nous le verrons plus loin, ne semble pas être justifiée pour les derniers millénaires du Paléolithique qui, avec la déglaciation, voient les conditions de vie s’améliorer. Par contre, elle caractérise certainement la première vague de sédentarisation du Natoufien que le changement climatique du Dryas récent interrompt [voir ci-dessous].
Il reste néanmoins établi que les conséquences économiques de la découverte des méthodes pour contrôler la production de nourriture seront énormes et irréversibles. Il est tout aussi clair aujourd’hui que le passage du nomadisme à un mode de vie sédentaire aura vécu de nombreux stades intermédiaires, résultats de causes internes comme externes [Stanway, 2005].

Nous parlons ici d’un long processus, mais qu’en est-il vraiment ? Dans le cadre du Croissant Fertile, cette région qui s’étend entre les rives du Golfe Persique (Mésopotamie) et les rives de la Méditerranée (de l’est de la Turquie jusqu’à l’Égypte), et qui est unanimement considérée comme le berceau des transformations dont nous parlons, la succession des événements peut être schématisée de la manière suivante :

– entre 12.300 et 10.800 premières tentatives de sédentarisation (Natoufien)
– entre 10.800 et 9.600 changement climatique du Dryas récent (froid et sec)
– vers 9.600 premières traces d’agriculture apparition des premiers villages
– vers 8.000 début de la domestication animale
– entre 7.000 et 6.000 introduction du pastoralisme

Ces grandes divisions doivent être, cependant, nuancées. Les premiers hameaux apparaissent au Levant vers 11.500 et seront à leur début des emplacements semi-permanents. Leurs occupants, les Natoufiens, se nourriront de plantes sauvages qui poussent en abondance dans ces régions (blé, orge, lentilles, pois, noix), de chasse (gazelles, bouquetins, mouflons, oiseaux aquatiques), et de pêche. Après une première tentative d’agriculture, le retour d’une période climatique plus froide et plus sèche, le Dryas récent, obligera ces populations à abandonner leur mode de vie semi-sédentaire pour retourner au nomadisme. Plus tard, avec le retour d’un climat plus humide et plus chaud, le processus de sédentarisation reprendra.

Graduellement, d’abord par les biais de la sélection naturelle, puis de manière toujours plus intentionnelle, ces communautés vont domestiquer les plantes qui forment la base de leur alimentation et y ajouter le lin pour son huile et ses fibres. Vers 8.500 à Abu Hureyra (Syrie), les céréales et les légumes secs cultivés sont agrémentés de noix et de fruits – câpres, amandes et glands poussant à l’état sauvage, alors que la culture de la figue apparait à la fin du 10e millénaire [Figue, 2006 ; Mithen, 2004]. Pour cette communauté, le passage du nomadisme à la sédentarisation se sera fait par paliers : l’agriculture sera lentement intégrée à l’économie traditionnelle, les produits cultivés remplaçant peu à peu les produits de la cueillette, avant de basculer définitivement vers une économie de production [Byrnes, 2005 ; Corbett, 2005 ; Owen, 2004]. C’est à cette époque aussi qu’apparaissent les premières traces d’une domestication du mouton et de la chèvre, mais le gibier (gazelle) reste la principale source de viande. Au cours du VIIe millénaire, les gazelles ne suffiront plus à nourrir les deux à trois mille habitants d’Abu Hureyra et le gibier disparaîtra du menu pour laisser la place à la viande des moutons et des chèvres domestiqués.
Au cours de cette période, de nombreuses communautés se développeront comme l’a fait Abu Hureyra, les événements se succédant selon un schéma global identique : en règle générale, la domestication animale ne s’amorcera que lorsque l’agriculture sera fermement implantée. Dans la pratique, les hommes continueront à chasser pour alimenter la communauté en protéines et leur mode de vie restera longtemps comme du temps du nomadisme. Partis à la chasse, ils ne seront pas toujours là pour aider les femmes dans les tâches agricoles ou pour les aider à résoudre les problèmes auxquels elles doivent faire face . Il faudra attendre de nombreux siècles pour que l’épuisement des ressources en gibier et l’essor de la domestication animale scellent définitivement les hommes à la vie du village.

Dans la plupart des cas, les femmes auront joué un rôle majeur dans le développement de l’agriculture : ce sont elles qui auront acquis une profonde connaissance du monde des plantes, ce monde qui, par tradition, est le leur. De mère en fille, elles se sont transmis cette connaissance, et, lorsque les conditions climatiques plus propices du Néolithique apparaitront, elles mettront en pratique le savoir accumulé [Lee, 1979]. De plus, ayant la charge des enfants de la communauté et donc peu mobiles dans le monde des chasseurs-cueilleurs, se déplaçant juste assez autour du campement pour pouvoir ramasser la nourriture nécessaire, ce sont elles qui s’adapteront le plus rapidement au mode de vie sédentaire à qui elles fourniront ses caractéristiques, ses définitions .

Réferences
BYRNES Andie (2005) : The Emergence of the Pre Pottery Neolithic A (PPNA 8300 – 7300 bc). http://neareast-prehistory.com
CORBETT Steve (2005) : A plenteous harvest: the origins. Kansas JCCC Department of Anthropology
DIAMOND Jared (1999) : Guns, Germs, and Steel. The Fates of Human Societies. New York, Norton (1997)
Figue (2006) : Ancient figs may be first cultivated crop. Physorg, June 02. United Press International
HAVILAND William (1991) : Culturele antropologie. Ontmoeting met culturen. Vertaald uit het Engels door G. Pancras et al. Utrecht, Stichting Teleac
KUIJT Ian (2001) : Place, Death, and the Transmission of Social Memory in Early Agricultural Communities of the Near Eastern Pre-Pottery Neolithic. Archeological Papers of the American Anthropological Association, 10, 1, 80-99
LEE Gary (1979): Marital Structure and Economic Systems. Journal of Marriage and the Family, Vol. 41, No. 4, 701-713
MITHEN Steven (2004) : After The Ice. A Global Human History. London, Phoenix, (2003)
OWEN Bruce (2004) : The origins of agriculture. Sonoma State University, Department of Anthropology, Emergence of Civilizations
PERROT Jean (2003) : Aux origines de la civilisation orientale. Bulletin du Centre de recherche français de Jérusalem, 12
STANWAY Jordan (2005) : Agriculture Evolution in the Neolithic. Archaeology of the Middle East, Merrick

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