Les Natoufiens (2)

Les pratiques funéraires, entre les vivants et les morts

Un élément caractéristique du Natoufien, nous l’avons mentionné, est la multiplication du nombre des enterrements, ce qui aura incité de nombreux auteurs à parer les Natoufiens d’une aura religieuse. Mais qu’en est-il exactement ?
Il est vrai, de nombreux corps ont été exhumés de ces premiers établissements : au moment où les professeurs A. Belfer-Cohen et E. Hovers écrivent leur étude sur les enterrements au Levant pendant le Paléolithique et le Natoufien [Belfer-Cohen & Hovers, 1992], 417 corps ont été excavés qui ont été enterrés pendant les 1.500 à 2.000 ans qu’a duré le Natoufien. Ce chiffre contraste avec les 59 corps appartenant à la période qui précède et qui elle s’étend sur 60.000 ans ! De plus, nous pouvons parler d’enterrements intentionnels pour le Natoufien alors que rien ne nous permet de lire des intentions similaires dans la manière dont les corps sont disposés pendant la période précédente : on ne peut pas parler d’enterrement ou de rite funéraire lorsqu’un corps a été laissé à l’abandon et a été enseveli au fil du temps et au gré de la nature [Bar-Yosef, 2002 ; Belfer-Cohen & Hovers, 1992]. Les choses changent lorsque l’emplacement du camp devient plus ou moins fixe et que les communautés doivent alors décider de la manière dont elles vont disposer de leurs défunts.

Pourtant, les Natoufiens n’ont montré que peu de respect pour le corps de leurs morts. La description des sites funéraires du début de cette période laisse apparaître une très grande diversité dans les normes que ces populations appliquent, que ce soit dans la façon dont les corps sont disposés, dans la forme et dans le contenu de la fosse, dans son emplacement, ou dans le nombre de corps qu’elle contient. Les excavations d’Ain Mallaha et de Hayonim Cave par exemple, montrent que les fosses étaient creusées dans les habitations désertées ou en dehors des lieux d’habitation. La profondeur des fosses était très variable [Bar-Yosef, 1998]. A vrai dire, les fosses n’étaient pas toutes destinées à recevoir un corps. Le fait qu’à Ain Mallaha on ait trouvé de nombreuses fosses vides à côté de fosses contenant des corps, a conduit les archéologues à penser que les fosses avaient eu une autre fonction avant d’avoir été utilisées pour inhumer les défunts [Belfer-Cohen & Hovers, 1992]. De plus, par endroits, de nouvelles fosses ont été creusées sans tenir compte du fait qu’il y avait déjà d’autres fosses au même endroit. Finalement, on trouve, à la fin du Natoufien, les premiers ‘cimetières’ : à Nahal Oren par exemple, où 50 fosses ont été retrouvées, pour la majorité ayant servi à des inhumations individuelles [Byrnes, 2005 ; Bar-Yosef, 1998], alors qu’ailleurs, les fosses étaient destinées à héberger plusieurs corps. Certaines fosses ont même été rouvertes pour y introduire un nouveau corps.

Rien ne révèle non plus une disposition ou un traitement particulier en rapport avec la position sociale des morts. Il semble que les corps aient été enterrés pêle-mêle, l’âge et le sexe des corps recouvrés ne divulguant aucune information pertinente sur l’organisation de la communauté. Aucune information non plus à tirer de l’agencement de la fosse, de sa position ou de son orientation, ou de celui des corps ensevelis, qui auraient pu laisser transparaître l’application de certaines coutumes, de certaines croyances.
Il est même difficile de distinguer une quelconque structure dans la manière dont les enterrements sont organisés, la présence de rites funéraires secondaires étant parfois distinctes, d’autres fois pas . De plus, malgré le fait que moins de 10 % des corps aient été accompagnés d’objets ornementaux – les plus communs étant colliers, bracelets, tiares et autres bijoux en dentalium (genre de mollusque) –, les bijoux accompagnaient toujours de jeunes adultes, jamais les personnes âgées ni les enfants, ce qui pourrait révéler une norme pratiquée du temps où ces individus étaient vivants, plutôt qu’un rite mortuaire .

En revanche, la transformation des rites mortuaires au cours du temps est claire, de grandes différences existant entre la première période du Natoufien et le Natoufien tardif. C’est vers la fin du Natoufien – caractérisé, rappelons-le, par un retour de conditions climatiques moins favorables qui obligeront les communautés semi-sédentarisées à reprendre le mode de vie du nomadisme – qu’apparaît la coutume de séparer le crâne du reste du corps, coutume distinctive de certaines cultures néolithiques qui suivront. De même, à la fin du Natoufien, il semble que les enterrements individuels éclipsent les enterrements multiples, ce qui peut s’expliquer par le retour à une existence plus mobile . Autre changement dans le temps : les bijoux ornant le corps des défunts, déjà rares pendant la première période, disparaissent pendant le Natoufien tardif. Pourtant, c’est pendant le Natoufien tardif qu’apparaissent les pratiques funéraires secondaires.

L’image qui se dégage de cette époque est celle d’une totale absence d’unité funéraire [Bar-Yosef, 1998], ce qui implique que, contrairement à ce que certains auteurs ont voulu extraire de données particulières, le Natoufien se caractérise par l’absence d’une idée de l’au-delà, comme nous l’entendons aujourd’hui. Le fait que quelques rares emplacements aient été marqués par des stonepipes [Garrod, 1957] et autres « pierres funéraires » n’implique pas nécessairement un rituel funéraire : bien au contraire, l’absence de systématisation dans la manière dont ils enterraient leurs morts, le fait que très peu d’emplacements aient été marqués, et que les variations d’une fosse à l’autre, d’un emplacement à l’autre, d’un village à l’autre ne laissent transparaître aucune trace de rituel généralisé, ne permettent pas de penser que la mort ait été utilisée pour consolider l’homogénéité sociale .
De plus, la continuité entre les normes et les modes de vie natoufiens et ceux du Paléolithique tardif qui a précédé nous permet de conclure qu’un rituel funéraire généralisé était inexistant au dernier temps du Paléolithique, car il aurait été mis en pratique de manière proéminente chez les Natoufiens. Cela ne veut cependant pas dire que les communautés du Paléolithique ne possédaient pas de rituels funéraires : ce que le Natoufien nous fait comprendre, c’est que l’absence d’unité dans les rites funéraires nous permet de conclure qu’il n’y a pas eu de culture funéraire qui puisse caractériser la fin du Paléolithique. Si les communautés du Paléolithique tardif possédaient un rituel funéraire, il était propre à chaque communauté.

Conclusion

Que peut-on lire sur le Natoufien de ces données que les archéologues ont mises au jour ? Tout d’abord, il n’est pas raisonnable d’attribuer une vision de l’au-delà à ces populations en s’appuyant seulement sur le fait que le nombre d’enterrements augmente considérablement au début de cette période. Cette augmentation n’est qu’une conséquence de la sédentarisation qui prend place : le fait que les communautés se fixent dans un lieu donné leur permet d’y enterrer leurs morts, ce qui était beaucoup moins fréquent du temps du nomadisme . Autrement dit, la rareté des enterrements au Paléolithique s’explique par le fait que les hordes étaient de petite taille, se déplaçaient en fonction de leurs besoins et pouvaient difficilement ritualiser un événement aussi sporadique, rendant les rites funéraires secondaires impraticables. De plus, l’éparpillement des populations et leurs déplacements réduisent considérablement nos chances de découvrir les corps de leurs défunts. Nous devons ajouter que les pratiques cannibales – ritualisées ou non – ayant été sans doute coutumières dans de nombreuses régions du monde [Jacobi et al, 2009], rendent toute lecture d’éventuels usages funéraires presque impossible.
Les changements dans la manière dont les Natoufiens traitent leurs morts lorsque les conditions climatiques se détériorent, indiquent un retour au mode de vie nomade ancien. Le passage aux enterrements individuels montre que les populations se déplacent et que les décès surviennent en chemin. Le corps des défunts n’est pas transporté, et seuls les individus décédés au campement y sont enterrés. Les bijoux et ornements qui ornaient les fosses des jeunes adultes disparaissent parce que ce sont justement les jeunes qui quittent le campement à la recherche de nourriture.
La coutume de séparer le crâne du corps qui apparaît à la fin du Natoufien vient-elle du désir de rapporter au campement un élément du corps d’un individu décédé loin du campement, ce qui évite le transport encombrant du corps tout entier ? Le choix du crâne a-t-il affaire avec l’endroit où réside l’esprit ? Tout cela reste encore un mystère. Nous retrouverons les décapitations funéraires tout au long du Néolithique : jamais appliquées d’une manière systématique, leur signification reste controversée.

L’émergence de la culture natoufienne représente un tournant majeur de notre histoire, puisque, avec elle, débute la révolution qui va faire passer l’humanité d’un mode de vie nomade millénaire à un mode de vie sédentarisé. On peut parler de culture puisque les nouveaux pas entrepris par les Natoufiens – que ce soit les premiers balbutiements de l’architecture ou la mise en place des premiers éléments d’un rituel funéraire – se retrouvent, à quelques exceptions près, aux quatre coins du Levant. Cette unité culturelle est confirmée par les objets de provenance lointaine qui indiquent la présence d’échanges sur une assez grande échelle. On a trouvé à Ain Mallaha des coquillages venant des bords du Nil ou encore de l’obsidienne venant d’Anatolie [Bar-Yosef, 1998]. Cependant, la diversité avec laquelle les Natoufiens traitent leurs défunts indique qu’aucun rituel funéraire commun n’a été hérité du Paléolithique [Byrd & Monahan, 1995]. Ce sont la sédentarisation et la croissance démographique du Néolithique qui amèneront ces populations à chercher la manière la plus adéquate de traiter leurs défunts.
Finalement, l’absence de différenciation dans l’architecture et dans les enterrements reflète une société non différenciée et soutient l’idée d’une organisation sociale non hiérarchisée, aux structures égalitaires.

Le changement climatique du Dryas récent créera une interruption dans ce développement qui reprendra avec le retour de conditions climatiques plus propices (vers 9.600). Les communautés renoueront alors avec les traditions héritées du Natoufien et reprendront l’histoire là où elles l’avaient temporairement laissée.

Références
BAR-YOSEF Ofer (1998) : The Natufian Culture in the Levant, Threshold to the Origins of Agriculture. Evolutionary Anthropology 6 (5), 159-177
BAR-YOSEF Ofer (2002): The Upper Paleolithic Revolution. Annual Review of Anthropology, Vol. 31, 363-393
BELFER-COHEN A. & HOVERS E. (1992) : In the Eye of the Beholder: Mousterian and Natufian Burials in the Levant. Current Anthropology, 33, 4, 463-471
BYRD B.F. & MONAHAN C.M. (1995) : Death, Mortuary Ritual, and Natufian Social Structure. Journal of Anthropoplogical Archaeology, 14, 251-287
BYRNES Andie (2005) : The Emergence of the Pre Pottery Neolithic A (PPNA 8300 – 7300 bc). http://neareast-prehistory.com
GARROD D.A.E. (1957) : The Natufian culture: The life and economy of a Mesolithic people in the Near East. Proceedings of the British Academy 43, 211-27; in Belfer-Cohen & Hovers, 1992, 466
JACOBI Roger, HIGHAM Tom & STRINGER Chris (2009) : When did humans return after last Ice Age? Physiorg/Oxford University and London Natural History Museum

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1 réflexion sur « Les Natoufiens (2) »

  1. La relation du corps avec la tête – on le voit lors de l’enterrement – devait avoir une certaine importance : voir, entendre émettre des sons devait représenter un mode de socialisation… quel pouvait-il être ? Il aurait été intéressant que des observations plus approfondies permettent de savoir s’ils avaient accès à la parole par exemple et quel type de phonèmes… Peut-être il reste tout un domaine de recherches à effectuer.

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