Les Natoufiens (1)

Faisant le lien entre le Paléolithique et le Néolithique, mais aussi entre deux modes de vie, celui des chasseurs-cueilleurs et celui des agriculteurs sédentarisés [Belfer-Cohen & Hovers, 1992], les Natoufiens sont avant tout les premières populations à avoir tenté de se sédentariser .
Le terme « natoufien » provient d’un village de Palestine, Ouadi el-Natouf. Sa définition varie selon les auteurs. Pour certains, ce terme désigne une région strictement délimitée entre la Jordanie, la Palestine et Israël, qui englobe le mont Carmel, la Galilée et les collines et le désert de Judée [Belfer-Cohen, 1991]. D’autres désignent avec le même terme les caractéristiques que l’on retrouve dans tout le Levant durant une période donnée. Cette période, délimitée par des changements climatiques, débute à la fin de la dernière période de glaciation, vers 12.300, et prend fin avec le Dryas récent, nouvelle période de froid qui commence vers 10.800 . Celle-ci sera d’une durée relativement courte puisqu’elle se termine vers 9.600 [Mithen, 2004]. Les auteurs employant cette définition s´appuient sur l´homogénéité des cultures qui prospèrent au Proche-Orient pendant cette période. Elles s’étendent sur une zone géographique allant de l’Euphrate aux déserts du Sinaï et du Néguev, et de la côte méditerranéenne aux plateaux jordaniens [Le Dosseur, 2003]. Caractéristiques de ces cultures, elles entament le processus de sédentarisation en construisant les premières maisons en fosse rondes, et procèdent au stockage de céréales sauvages (engrain, amidonnier). C’est cette définition plus compréhensive du terme natoufien que nous utiliserons.
Cette période voit aussi l’introduction de nouveaux outils (microlithes bifaces, mortiers, meules et houes en pierre, harpons en os, etc.) et les premières marques d’échanges commerciaux que la sédentarisation autorise et qui couvrent toute cette région. Ces échanges concernent l’obsidienne d’Anatolie, des pierres semi-précieuses de Jordanie et de Syrie, et les coquillages des rives de la Méditerranée, du Nil et de la Mer Rouge [Byrd & Monahan, 1995 ; Belfer-Cohen, 1991].
Autre distinction de ces populations natoufiennes, elles semblent avoir domestiqué le chien dont on a retrouvé les ossements enterrés aux côtés d’humains à Ain Mallaha et à Hayonim Cave (Israël), ce qui a permis de conclure que le chien fut dès cette époque utilisé pour la chasse .
Finalement, avec la (semi-)sédentarisation apparaissent les premiers enterrements intentionnels sur les sites que les Natoufiens occupent [Byrd & Monahan, 1995 ; Belfer-Cohen & Hovers, 1992]. Le grand nombre d’enterrements mis au jour par les archéologues pendant la période natoufienne contraste considérablement avec la rareté des enterrements de la période qui précède. Les interprétations de ce phénomène varient : alors que certains y voient l’apparition de structures sociales plus complexes [Delage, 2001 ; Belfer-Cohen, 1991], d’autres y décèlent l’introduction d’un rituel religieux [Kuijt, 1996]. Nous aurons l’occasion de revenir sur ce sujet.

C’est en fait grâce aux conditions climatiques favorables qui se développent au Levant depuis le dernier maximum glacial (Late Glacial Maximum) [Bar-Yosef, 1998] et qui soutiennent une nourriture abondante que le passage du nomadisme au sédentarisme va pouvoir se faire. Le Natoufien correspond à la première étape de ce phénomène qui va transformer le mode de vie des humains pour les conduire, en l’espace de quelques millénaires, des premiers hameaux aux cités mésopotamiennes.
La détérioration des conditions climatiques du Dryas récent va suspendre ce processus pendant un millénaire , mais il reprendra aussitôt qu’un climat plus chaud s’imposera à nouveau, et ce de façon définitive.

L’habitat, reflet de la vie commune

Depuis les premières habitations qui vont se construire à l’aube de l’ère nouvelle (vers 11.000) jusqu’à l’apparition de véritables villages, on retrouve dans toute cette région, et au-delà, un développement architectural identique : les premières formes d’établissement des communautés sédentarisées sont des constructions rondes et semi-souterraines, dites en fosse. D’un diamètre de 3 à 6 mètres, elles sont creusées en terrain généralement plat, dans la terre même qui sert ainsi de matériau isolant. Une base de pierre supporte une superstructure en bois, qui était probablement recouverte de branchages ou de peaux de bêtes. Chaque habitation possède en son centre un foyer et ne contient aucune subdivision intérieure.
Les maisons sont souvent disposées circulairement. À part les maisons d’habitation, on trouve souvent une fosse à grain, ce qui indique la richesse en nourriture de ces régions et montre aussi que ces communautés ont développé les techniques d’entreposage et de conservation des grains avant que l’agriculture n’ait été introduite. C’est de fait cette technique qui va ouvrir ces populations à la sédentarisation.

On retrouve cette architecture dans tous les premiers établissements et villages du Croissant Fertile : sur les rives de la Méditerranée, au Liban et en Palestine (à Nahal Oren, à Jéricho, ou encore à Ain Mallaha où une cinquantaine de ces habitations a été excavée) ; en Syrie aussi, aux sites de Mureybet ou d’Abu Hureyra ; et jusqu’à Zawi Chemi Shanidar en Irak et Ali Kosh en Iran. Curieusement, cette même architecture se retrouve dans de nombreuses régions du globe, comme par exemple dans le tipi des Indiens nomades d’Amérique du Nord ou dans la construction en bois des Ifugao des Philippines [voir illustration]. Mais les maisons rondes en fosse apparaissent aussi en Chine vers 4.000 (Banpo Cun), en Égypte vers 3.200, et plus tard, chez les grandes tribus indiennes du sud-ouest des États-Unis dont le premier habitat, lorsqu’elles se sédentarisent entre 200 CE et 500 CE, sera ces mêmes maisons en fosse rondes, comme dans les villages shabik’eshchees par exemple ou encore dans ceux de la culture Mogollon [Flannery, 2002]. En Arizona, les Homol’ovi utiliseront cette architecture jusqu’au XIIIe siècle CE [Young, 2009]. Quel que soit la date ou le lieu, ces populations émergent toutes d’une économie et d’une culture de chasseurs-cueilleurs et entament les premiers pas de la sédentarisation d’une manière identique.
Le parallélisme de leur démarche ne s’arrête pas là. Lorsque ce premier stade de leur sédentarisation prend fin, ces communautés vont remplacer les maisons rondes par des maisons rectangulaires – très rarement carrées – dans lesquelles apparaissent les premières subdivisions intérieures. Au fil du temps, ces subdivisions se feront de plus en plus nombreuses. L’architecture nouvelle abandonnera la construction en fosse et les maisons rectangulaires seront désormais construites à même le sol. Des murs de clôture apparaitront aussi à ce moment-là. Autre concordance, celle des matériaux utilisés : les maisons rectangulaires vont être construites en briques de terre crue.
Au Levant, le passage des maisons en fosse rondes à une architecture rectangulaire commencera dès la fin du IXe millénaire, mais se développera surtout dans le courant du VIIIe millénaire.

Au début de leur sédentarisation, toutes les communautés conserveront, dans leur nouveau cadre, les structures politiques et sociales déjà en pratique dans la période précédente, au temps du nomadisme. Plutôt qu’une rupture, nous avons toutes les raisons de supposer que la nouvelle ère a vu les traditions communautaires se prolonger. Comme nous l’avons noté, ce sont les changements climatiques d’une part, et les savoirs accumulés d’autre part qui ouvrent la voie à l’agriculture et la sédentarisation : on ne peut déceler aucun signe d’une coupure brutale imposée à ces populations. Bien au contraire, tout indique que les transformations se font de manière naturelle. Il est donc permis de penser que les structures et relations sociales, politiques et économiques que l’on trouve dans les premiers établissements de la période natoufienne sont celles qui existaient à la fin du Paléolithique, adaptées aux nouvelles conditions.
Ainsi, dans la manière dont ces populations s’établissent, dans la manière dont le nouvel habitat est pensé et agencé, nous voyons un reflet des structures anciennes, une projection spatiale de l’organisation sociale que ces communautés possédaient au temps du nomadisme. Les maisons rondes en fosse du début de l’ère nouvelle représentent donc l’expression architecturale des structures sociales, économiques et politiques en cours au moment où ces communautés se sédentarisent.
Or, l’organisation des communautés nomades est caractérisée par un faible degré de différenciation. A part le chamane et/ou le chef qui occupent parfois une place particulière dans l’organisation sociale, les rapports à l’intérieur de ces communautés sont dits « égalitaires » : tous les moyens et les biens assurant la survie de la communauté appartiennent à la communauté, les objets personnels se limitant à ce que chacun peut porter sur soi pendant les déplacements. Le fait que chacun doive participer à la recherche de nourriture et l’impossibilité de pouvoir stocker des surplus alimentaires exclut le développement d’une structure hiérarchisée et d’une division de la propriété. De toute évidence, la cohésion sociale est le ciment qui a permis à ces communautés de survivre.
L’architecture non différenciée des villages natoufiens reflète cet égalitarisme social et économique. La fosse à grains commune indique que l’approvisionnement en nourriture est encore abordé de manière communautaire et signale l’absence d’une privatisation de la propriété, que ce soit celle de la terre ou de ses produits. La disposition des maisons en demi-cercle entourant un espace central révèle que la consommation de cette production se fait aussi en commun [Richerson et al, 2001].
Cette organisation sociale dans laquelle la communauté prime sur l’individu est encore confirmée par l’absence de division à l’intérieur des habitations : aucun signe ne suggère qu’une privatisation de l’espace ait eu lieu. De plus, aucune construction n’indique une différence de statut, l’existence d’une quelconque structure hiérarchique . En outre, la structure économique communautaire exige que la taille de la communauté soit suffisamment restreinte de façon à ce que chacun puisse avoir sa place dans l’espace commun. Ainsi, l’organisation de l’habitat, du point de vue politique comme économique, indique un environnement social non individualisé, égalitaire, public et ouvert.

De même, l’intérieur des habitations est organisé en harmonie avec les structures politiques, économiques et sociales en vigueur dans ces communautés. Contrairement à certains auteurs qui ont réparti les membres de la communauté en familles, chaque maison abritant une unité familiale telle que nous la connaissons actuellement, la répartition des habitations va aussi refléter la communauté des biens, la distribution des tâches, l’absence de propriété privée, et bien sûr les coutumes et traditions de ces communautés telles que celles-ci ont été vécues jusque-là. Or, le concept de famille nucléaire, tel qu’il paraît être généralisé aujourd’hui et qui regroupe le père, la mère et leurs enfants, est un phénomène relativement récent qui est loin d’être universel. Comme nous l’avons entrevu dans le premier tableau, une structure familiale des plus utilisées tout au long de l’histoire humaine repose sur la relation à la mère, seule relation d’affiliation certaine : cette famille matrilinéaire se compose de la mère, de ses enfants et des oncles et tantes maternels ainsi que de leurs enfants .
Cependant, organiser les populations paléolithiques en lignages matrilinéaires semble quelque peu prématuré, une telle répartition étant peu adaptée à la grande mobilité, à la taille et aux modes de vie de ces communautés nomades. Par contre, elle sera tout à fait désignée pour structurer les communautés sédentarisées du Néolithique, à la fois plus stables et plus importantes.
Ainsi, plutôt que de distribuer ce premier espace habitable en fonction de lignages ou de nucléus familiaux peu adaptés aux traditions et aux structures sociales et économiques de ces communautés, les habitations ont pu être distribuées selon le sexe, comme cela est encore mis en pratique chez certains peuples comme les Bédouins (Moyen-Orient) ou les Munduruku (Amazonie), qui séparent les hommes des femmes et des enfants [Nilhamn, 2003 ; Haviland, 1991]. Un tel agencement est d’autant plus admissible qu’il intègre parfaitement les représentations négatives de la femme, comme nous les avons décrites plus haut, que ce soit le cas du guerrier Asmat qui doit absolument empêcher toute femme de s’approcher de son bouclier [American Museum of Asmat Art], ou celui du garçon Sambia qui doit être décontaminé de tout ce qui est féminin chez lui pour devenir homme [Herdt, 1981]. Dans des communautés où les hommes sont convaincus que la proximité d’une femme indisposée peut leur être néfaste, voire fatale, il semble peu vraisemblable que ces mêmes hommes décident de partager leur lieu de repos et les moments où ils sont le plus vulnérables avec celles qu’il faut presque constamment tenir à l’écart. Au début de la sédentarisation, la répartition de l’habitat se fait sur la séparation plutôt que sur la promiscuité entre les sexes.

C’est autour de 8.000 que l’architecture du Levant se transforme. Les maisons rondes construites en fosse font place aux maisons rectangulaires de plain-pied en briques de terre crue. Les subdivisions internes qui commencent à apparaître indiquent clairement le début d’une privatisation de l’espace. Cette fragmentation de l’espace habitable traduit l’apparition d’une différenciation qui se rapporte autant à des facteurs économiques que sociaux.
Il ne nous est pas possible, à l’heure actuelle, de déterminer avec précision les causes de cette transformation de l’habitat. Il ne fait cependant aucun doute que la croissance démographique a profondément modifié la structure sociale de ces communautés, et la nouvelle architecture reflète ce changement démographique. La croissance démographique que l’on a pu constater chez tous les peuples se sédentarisant, a plusieurs causes :
– le nombre de grossesses des femmes sédentarisées est le double de celles des femmes nomades
– la stabilité du nouveau mode de vie accroît les chances de survie des enfants et prolonge celles des adultes qui survivent aux nouvelles maladies – épidémies – qui apparaissent avec la sédentarisation
– les exigences en main d’œuvre permettent aux individus non sédentarisés de venir grossir les rangs du village

Cette explosion démographique nécessitera une transformation de l’habitat traditionnel. Il faudra accroître le nombre de logements et les adapter de façon à pouvoir loger plus de monde, adaptations qu’un espace rectangulaire facilite.
De plus, les traditions de la communauté vont être ébranlées par cet apport démographique en rendant opaque les liens qui jusque-là en avaient soudé les membres. Accroissement de la population et absence de relations familiales reconnues à l’intérieur de la société impliquent un morcellement de l’identité commune . En outre, l’équilibre économique qui prévalait dans la communauté restreinte, va se dissoudre peu à peu et laissera les premières inégalités apparaître.
L’introduction de la propriété privée est confirmée par l’apparition de silos à grain dans l’espace habitable, qui viennent remplacer le silo communal dans lequel le surplus de nourriture était jusqu’alors entreposé [Flannery, 2002] .
La disparition de l’homogénéité consensuelle communautaire qu’une individualisation de la structure sociale vient peu à peu remplacer est aussi apparente dans la manière dont les communautés enterrent leurs morts.

Références
BAR-YOSEF Ofer (1998) : The Natufian Culture in the Levant, Threshold to the Origins of Agriculture. Evolutionary Anthropology 6 (5), 159-177
BELFER-COHEN Anna (1991) : The Natufian in the Levant. Annual Review of Anthropology, 20, 167-186
BELFER-COHEN A. & HOVERS E. (1992) : In the Eye of the Beholder: Mousterian and Natufian Burials in the Levant. Current Anthropology, 33, 4, 463-471
BYRD B.F. & MONAHAN C.M. (1995) : Death, Mortuary Ritual, and Natufian Social Structure. Journal of Anthropoplogical Archaeology, 14, 251-287
DELAGE C. (2001) : Some Thoughts Regarding The Research On The Natufian After the 2000 Annual Meeting of the Society for American Archaeology. Bulletin du Centre de recherche français de Jérusalem, 9, 111-127
FLANNERY Kent V. (2002) : The Origins of the Village Revisited: From Nuclear to Extended Households. American Antiquity, Vol. 67, No. 3
HERDT Gilbert (1981) : Guardians of the Flutes. Idioms of Masculinity. New York, Columbia Univ. Press, 110 ; in Bull, 1996-1997
KUIJT Ian (1996) : Negotiating Equality through Ritual: A Consideration of Late Natufian and Prepottery Neolithic A Period Mortuary Practices. Journal Of Anthropological Archaeology 15, 313–336
LE DOSSEUR Gaëlle (2003) : Les objets en matière osseuse au Levant sud du treizième au quatrième millénaire. Bulletin du Centre de recherche français de Jérusalem, 12, 23-46
MITHEN Steven (2004) : After The Ice. A Global Human History. London, Phoenix, (2003)
NILHAMN B. (2003) : Revealing Domesticity – White ware as an indicator of change in Near Eastern Archaeology. D-paper in archaeology, Department of Archaeology and Ancient History, Uppsala University
RICHERSON P.J., BOYD R. & BETTINGER R.L. (2001) : The Origins of Agriculture as a Natural Experiment in Cultural Evolution. Los Angeles, University of California
YOUNG Lisa C. (2009). University of Michigan, Museum of Anthropology
http://www.lsa.umich.edu/umma/currentresearch/

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2 réflexions sur « Les Natoufiens (1) »

  1. Je « rentre dans cet espace de « civilisation », mais j’aurais souhaité que l’auteur ait donné qqs références au langage et à l’écriture

    1. L’écriture , en fait d’abord des chiffres, n’apparaît qu’en -3500 ans à Sumer, les hiéroglyphes en Égypte en -2500 et en Chine en -1200 ( cf Sapiens une brève histoire de l’humanité de Y.N Harari, livre extraordinaire ). Les Natoufiens sont beaucoup plus anciens

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